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Vendredi 13 Mars 2015 à 14:48
2e anniversaire de pontificat du pape François

Pour le deuxième anniversaire de son pontificat, le pape François a accordé une interview à la télévision mexicaine Televisa. Il s’est exprimé très librement sur les deux premières années de son pontificat, son lien avec l’Amérique latine, ses relations avec son prédécesseur Benoît XVI, mais aussi son état d’esprit le 13 mars 2013, jour de son élection au trône de Pierre. Morceaux choisis.

Il était venu à Rome avec seulement une petite valise, convaincu de retourner à Buenos Aires pour le dimanche des Rameaux, il avait déjà préparé l’homélie. « Je n’étais pas dans la liste des papabili, ça ne me venait pas à l’esprit, d’ailleurs à Londres les bookmakers ne me situaient qu’à la 42e ou 46e place, rappelle-t-il avec humour. Les journalistes ne me considéraient que comme un potentiel grand électeur, qui, au plus, aurait pu indiquer un nom, et ils étaient tranquilles. » François a par ailleurs sèchement réfuté les propos de la journaliste sur le fait qu’il aurait obtenu 40 voix lors du conclave de 2005.

Il a rappelé les propos de son ami, le cardinal Claudio Hummes, actuellement délégué de la conférence épiscopale brésilienne pour l’Amazonie. « Il m’a dit ‘ne t’inquiète pas, ainsi l’Esprit Saint fera son œuvre’.  Lorsque les deux tiers ont été atteints, le cardinal m’a embrassé et m’a dit de ne pas oublier les pauvres, cette phrase a commencé à tourner dans ma tête et c’est cela qui m’a porté au choix de ce nom. Durant le vote je priais le Rosaire et je me sentais très en paix, presque jusqu’à l’inconscience. Cette paix, pour moi c’était un signe que ce vote était ce que Dieu voulait. Depuis ce jour je ne l’ai pas perdue, cette paix. C’est quelque chose comme un cadeau. »

Le Pape a précisé ses souvenirs des instants qui suivirent l’élection. «  Ensuite qu’est-ce que j’ai fait, je ne le sais pas… Ils m’ont fait me mettre debout, ils m’ont demandé si j’acceptais, j’ai dit que oui. Je ne sais plus s’ils m’ont fait jurer quelque chose ou pas, je ne me souviens pas. J’étais en paix. Je suis allé changer la soutane, je suis sorti pour saluer d’abord le cardinal Diaz, qui était en fauteuil roulant, puis j’ai salué les autres cardinaux. Ensuite, j’ai demandé au vicaire de Rome et au cardinal Hummes de m’accompagner, ce qui n’était pas prévu dans le protocole. Nous sommes allés prier dans la chapelle Pauline, pendant que le cardinal Tauran annonçait mon nom. Ensuite je suis sorti, et je ne savais pas quoi dire. Et le reste vous en avez été les témoins, c’est sorti spontanément, j’ai dit simplement : priez pour moi pour que Dieu, à travers vous, me bénisse. Tout est sorti spontanément, comme le fait de prier pour Benoît. »

Dans cette interview, le pape François n’a pas nié que les contraintes pratiques liées à sa charge lui pèsent parfois… « Ça ne plaît pas d’être pape. Ce qui me ferait plaisir, ce serait de pouvoir sortir un jour, sans être reconnu est d’aller dans une pizzeria, manger une pizza ! À Buenos Aires je sortais beaucoup, ici je trouve d’autres façons de sortir, au téléphone, ou d’une autre façon.

« Moi, j’ai la sensation que mon pontificat sera bref, 4 ou 5 ans, peut-être 2 ou 3. Deux sont déjà passés. C’est comme une sensation un peu vague, peut-être que c’est comme la psychologie du joueur de hasard qui se convainc qu’il perdra, de façon à ne pas se faire d’illusions, et à être content s’il gagne. Je ne sais pas… Mais j’ai la sensation que le Seigneur m’a mis ici pour une chose brève, et rien de plus. Mais c’est une sensation. Je laisse toujours ouverte la possibilité. »

L’exemple de Benoît XVI

Dans cet entretien, François redit aussi que la renonciation de Benoît XVI a créé un précédent, et peut-être une nouvelle tradition : « il y a certains cardinaux au pré-conclave, aux congrégations générales, qui se sont interrogés sur ce problème théologique, très intéressant. Je crois que ce qu’a fait le pape Benoit ouvre une porte. Il y a 60 ans, il n’y avait pas d’évêques émérites, aujourd’hui il y en a 1400. Est venue l’idée qu’un homme de plus de 75 ans ne pouvait plus porter le poids d’une Église particulière. De même, je crois que ce qu’a fait le pape Benoit, avec tant de courage, a ouvert une porte institutionnelle pour la notion de ‘papes émérites’. »

Pas question toutefois de créer un âge de retraite systématique : « Je n’aime pas trop l’idée d’une limite d’âge, car la Papauté est une grâce spéciale, mais je partage l’idée de ce qu’a fait Benoît. Je l’ai vu l’autre jour au Consistoire. Il était heureux, content, respecté par tous. Je suis allé le retrouver, je lui parle souvent au téléphone. C’est comme un grand-père sage à la maison, un homme loyal jusqu’à la mort, un homme de Dieu. »

Chantiers en cours : la réforme de la Curie et le Synode sur la famille

L'interview aborde également les chantiers lancés par le pontife argentin. Sur la réforme de la Curie, le pape François s’est montré incisif : « Je crois que c’est la seule cour qui reste en Europe. Les autres se sont démocratisées, même les plus classiques.  Il y a quelque chose dans la cour pontificale qui maintient une tradition un peu atavique. Je ne le dis pas de manière péjorative, c’est une question de culture. Mais ceci est en train de changer, la Curie peut garder l’aspect d’une cour mais être un groupe de travail au service de l’Église et des évêques. »

Le Pape rappelle que le Synode sur la famille a été convoqué «  surtout à cause des graves difficultés que la famille vit dans la société, en particulier pour les jeunes. » De ce constat découlent un certain nombre de dossiers prioritaires : « la préparation au mariage, l'accompagnement de ceux qui cohabitent, des nouveaux époux, de ceux qui ont échoué et qui donnent vie à de nouvelles unions. L’important est de bien comprendre le sacrement de mariage pour éviter que de nombreux mariages soient plus un évènement social que de foi. »

La lutte contre les aggressions sexuels

Le Pape précise que la Commission n’a pas été instituée seulement pour régler les cas d’aggressions mais surtout dans une optique de prévention, pour la protection des mineurs. « Le problème des abus est grave. La plupart adviennent dans le milieu familial et parmi les relations proches. Mais un seul prêtre qui commet un abus, c’est suffisant pour mobiliser toutes les structures de l’Église pour affronter le problème », souligne-t-il.

François parle de l’importance de l’écoute des victimes et raconte sa propre expérience au Vatican, lorsqu'il en a reçu six. « La destruction intérieure qu’ils subissent est dévastatrice, et un seul prêtre qui se rend coupable, c’est suffisant pour nous faire honte, et pour faire tout ce qu’il est possible de faire. » Le pape François reconnaît à Benoît « le courage d’avoir dit publiquement à quel point c’est un crime de détruire une créature avec ces actions ».

La relation avec les évangéliques

Saluant les évangéliques qui offrent « la proximité, la capacité d’être proches des gens, de les saluer, de les connaître ». Le Pape tient à différencier les « mouvements évangéliques honnêtes et bons et les mouvements sectaires, notamment ceux qui dérivent vers la théologie de la prospérité. »

Il pense que les évangéliques ont des choses positives à apporter aux catholiques, notamment sur l’art de la prédication. « Les homélies sont parfois un désastre, ce sont des leçons de théologie qui n’arrivent pas au cœur, alors nous devons nous convertir. Le concept protestant de l’homélie est beaucoup plus fort, c’est presque un sacrement. À la base du départ des catholiques, il y a la distance, le cléricalisme, les homélies ennuyeuses, contre la proximité, la travail, l’intégration, la parole de Dieu ardente. »

Le Pape tient ainsi à souligner l’important travail entrepris à Buenos Aires entre l’Église et les pasteurs évangéliques. Il met en garde contre une Église trop auto-centrée, « il y a le défi d’un fort cléricalisme qui crée une certaine distance des gens. Le cléricalisme en Amérique latine est un des obstacles au développement du laïcat » même si « la piété populaire a permis aux laïcs d’être créatifs et libres, à travers le culte, la procession. »

Un pape latino et solidaire des migrants

Concernant son voyage de septembre prochain en Amérique du Nord, le pape François a précisé qu’il pensait entrer aux États-Unis en passant par la frontière terrestre avec les États-Unis à Ciudad Juárez, avant de renoncer à ce projet. Mais François promet de consacrer plus tard au moins une semaine de visite au Mexique, visité par Benoît XVI en 2012. Il considère la Vierge de Guadalupe comme une « source d’unité culturelle, une porte vers la sainteté au milieu de tant de péchés, de tant d’injustices, de tant d’abus et de tant de morts. »

Il rappelle que le passage de la frontière avec le Mexique ne concerne pas seulement les Mexicains, mais tous les latinos en quête d’un avenir meilleur aux États-Unis. « La migration est le fruit d’un mal-être, fruit de la faim. La même chose arrive en Afrique, avec la traversée de la Méditerranée par des gens qui viennent de pays passant des moments difficiles, à cause de la faim, des guerres. Les migrations aujourd’hui sont liées à la faim et au manque de travail. Les gens sont écartés, contraints à chercher du travail ailleurs. »

Il a tenu à souligner les efforts des Européens. « L’Italie a été très généreuse et je tiens à le dire. Le maire de Lampedusa, qui est une femme, s’est activé, quitte à transformer cette île touristique en terre d’hospitalité. C’est une chose héroïque. Grâce à Dieu, je vois que l’Europe est en train de réviser la situation. Je me réjouis que l’Europe soit en train de réviser sa politique migratoire. »

Le Pape veut se faire la voix des migrants, sa sensibilité aux souffrances des migrants « n’est pas de type idéologique, mais elle est spontanée, elle vient de son histoire personnelle et de celle de ses parents », eux-mêmes migrants italiens venus tenter leur chance en Argentine. 

Radio Vatican

Crédit photo: L'Osservatore Romano

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Lundi 9 Mars 2015 à 12:12
Pape François salue des personnes venues le voir.

Alors que va commencer la troisième année de pontificat de François, l’intérêt médiatique pour le Pape ne diminue pas, au contraire les interventions de différents côtés se multiplient, souvent intéressantes dans leur tentative d’en comprendre la figure, très populaire également au-delà des frontières visibles du catholicisme. Mais c’est le Pape lui-même qui a indiqué plusieurs fois quelle est sa préoccupation principale, c’est-à-dire la nécessité de témoigner et d’annoncer l’Évangile, fil conducteur permanent de l’Église du Christ, bien que marquée par les imperfections inévitables de toute dynamique humaine.

Il y a précisément deux ans, pendant les réunions préparatoires au conclave, la question fut présentée avec clarté par l’archevêque de Buenos Aires lui-même, dans une brève intervention que, une fois élu Pape, il remit au cardinal Ortega y Alamino et qui fut immédiatement divulguée. «C’est la raison d’être de l’Église» dit Jorge Mario Bergoglio à propos de l’évangélisation, ajoutant une définition de Paul VI – « la douce et réconfortante joie d’évangéliser » – reprise de manière significative dans le titre (Evangelii Gaudium) du document programmatique du pontificat.

La Mission est donc la clef qui permet de comprendre l’intention du Pape, cohérente avec une très longue histoire. Dès les origines de la prédication chrétienne, qui commença au début sur les traces du très vivant prosélytisme juif, jusqu’à l’expansion missionnaire moderne et à la dramatique prise de conscience simultanée d’une déchristianisation grandissante et même au cœur de l’Europe.

Ainsi, alors que le souffle du catholicisme devient mondial, à partir de la moitié du XIXe siècle l’aspiration à un renouveau de la présence de l’Église dans le monde avance péniblement. Jusqu'à la veille du concile, quand le christianisme «semblait perdre toujours davantage sa force efficace», comme l’a écrit Benoît XVI.

C’est pour cette raison que Mgr Montini voulut en 1957, à Milan, une mission adressée en particulier à nos «frères éloignés», qu’il adhérât dès le début à Vatican II, et ensuite, comme pape, qu’il en guida le déroulement, les conclusions et les premières applications. « L’Église – disait-il y a deux ans le cardinal Bergoglio – est appelée à sortir d’elle-même et à aller vers les périphéries, non seulement géographiques, mais aussi existentielles: celles du mystère du péché, de la douleur, de l’injustice, celles de l’ignorance et de l’indifférence, celles de la pensée, celles de toute forme de misère ».

Pour l’Église existe toutefois un danger mortel et toujours récurrent, avertissait Jorge Mario Bergoglio : celui de l’autoréférentialité, c’est-à-dire se regarder soi-même et non le Christ, qui est l’unique et véritable centre, comme le Pape François ne se lasse pas de le répéter. Sous cette lumière, il est possible de comprendre son pontificat, vraiment planétaire, et son œuvre quotidienne de renouvellement. Qui est le devoir de quiconque veut être fidèle à la parole de l’unique Seigneur.

L'Osservatore Romano

Crédit photo: L'Osservatore Romano

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Vendredi 27 Février 2015 à 11:57
P. Raniero Cantalamessa, o.f.m.Cap, prédicateur de la Maison pontificale

Pour sa première prédication de Carême, le père Raniero Cantalamessa a voulu s'attarder sur l'exhortation apostolique du pape François Evangelii Gaudium, profitant de son absence du Vatican en raison des exercices spirituels de Carême à Ariccia. Ce texte présente trois « points d'intérêt » selon lui : « le sujet, l'objet et la méthode de l'évangélisation : qui doit évangéliser, que faut-il évangéliser, comment évangéliser ».

Dans son exhortation apostolique, François précise que « chaque baptisé est un sujet actif de l'évangélisation. […] J'invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd'hui même sa rencontre personnelle avec Jésus-Christ » écrit le Pape. Pour le père Cantalamessa, c'est dans cette invitation que réside la nouveauté du pape François par rapport à ses prédécesseurs. « Autrement dit, le but ultime de l'évangélisation ne repose pas sur la transmission d'une doctrine, mais sur la rencontre avec une personne, Jésus-Christ » qui doit être « une rencontre libre, voulue, spontanée, pas seulement nominale, juridique ou habitudinaire ». Pour renouveler cette rencontre, il faut revenir aux origines de la chrétienté, au catéchuménat, quand devenir chrétien était « cette décision personnelle libre et mûre que les chrétiens prenaient au début en recevant le baptême et qui faisait d'eux de vrais chrétiens et non des chrétiens qui n'en avaient que le nom ».

 

L'Évangile est source de joie

Cette rencontre personnelle avec Jésus a un lien avec la joie de l'Évangile selon le prédicateur de la Maison pontificale, car « la joie de l'Évangile ne s'expérimente qu'en établissant une relation intime, de personne à personne, avec Jésus de Nazareth ». D'ailleurs, étymologiquement, Évangile veut dire « bonne et heureuse nouvelle ». Partant du premier chapitre de l'Évangile de Marc, où Jésus dit « Convertissez-vous et croyez », le père Cantalamessa précise que ce ne sont pas « deux choses différentes et successives, mais la même action : convertissez-vous, c'est-à-dire croyez; convertissez-vous en croyant ! ». C'est ainsi que l'Évangile est source de joie.

La Nouvelle Évangélisation doit donc, selon le père Cantalamessa, s'agir « concrètement de créer pour les hommes d'aujourd'hui des occasions qui leur permettent de prendre, dans ce nouveau contexte » la décision de vivre et transmettre l'Évangile. Cela peut passer par « tous les mouvements d'Église, les agrégations laïques et les communautés paroissiales retrouvées », ces « signes d'un nouveau printemps de l'Église » selon l'expression utilisée par saint Jean-Paul II. « Toutes ces réalités constituent un cadre de vie et un outil qui permet à tant de personnes adultes de faire un choix personnel pour le Christ,  de prendre leur baptême au sérieux, de devenir des sujets actifs dans l'Église », souligne le père Cantalamessa.

 

Ne pas oublier l'action de l'Esprit Saint

Pour autant, il ne faut pas non plus réduire l'Évangile « à une seule dimension, celle de la foi, en négligeant les œuvres », avertit le prédicateur de la Maison pontificale. « L’exhortation apostolique du pape François reflète cette synthèse entre foi et œuvres, estime-t-il. Après avoir commencé par parler de la joie de l’Évangile qui remplit le cœur, il rappelle dans le corps de la lettre tous les grands « non » que l’Évangile prononce contre l’égoïsme, l’injustice, l’idolâtrie de l’argent, et tous les grands « oui » qu’il nous encourage à dire au service d’autrui, à l’engagement social, aux pauvres. C’est la démonstration que la rencontre personnelle avec Jésus dont il nous parlait au début de la lettre est loin d’être une expérience intimiste et individualiste ; elle devient, au contraire, le ressort principal pour l’évangélisation et la sanctification personnelle ».

Ce renouvellement de la rencontre avec Jésus comprend également l'action de l'Esprit Saint, comparable au fonctionnement de la respiration humaine. Reprenant une image utilisée par le pape François – « un beau symbole de ce qui doit se passer dans l'organisme spirituel » –, le père Cantalamessa compare ces deux temps de ce mécanisme biologique, l'inspiration puis l'expiration : « nous inspirons l’oxygène qui est l’Esprit Saint en priant, en méditant la parole de Dieu, par les sacrements, la mortification, le silence; nous répandons l’Esprit quand nous allons vers les autres, quand nous annonçons la foi et faisons œuvre de charité ». Le temps de Carême est donc, « par excellence, un temps d'inspiration » conclut le prédicateur de la Maison pontificale, « faisons, en cette période, de profondes respirations ; remplissons d’Esprit Saint les poumons de notre âme, et comme ça, sans nous en rendre compte, notre haleine sentira bon le parfum du Christ ».

Radio Vatican

Crédit photo: Keystone/AP

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Mercredi 18 Février 2015 à 14:27
Pape François rencontre des personnes à la paroisse San Michele.

Tenez ferme (Jc 5, 8)

 

Chers frères et sœurs,

Le Carême est un temps de renouveau pour l’Église, pour les communautés et pour chaque fidèle. Mais c’est surtout un « temps de grâce » (2 Cor 6, 2). Dieu ne nous demande rien qu’il ne nous ait donné auparavant : « Nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Il n’est pas indifférent à nous. Il porte chacun de nous dans son cœur, il nous connaît par notre nom, il prend soin de nous et il nous cherche quand nous l’abandonnons. Chacun de nous l’intéresse ; son amour l’empêche d’être indifférent à ce qui nous arrive. Mais il arrive que, quand nous allons bien et nous sentons à l’aise, nous oublions sûrement de penser aux autres (ce que Dieu le Père ne fait jamais), nous ne nous intéressons plus à leurs problèmes, à leurs souffrances et aux injustices qu’ils subissent… alors notre cœur tombe dans l’indifférence : alors que je vais relativement bien et que je suis à l’aise, j’oublie ceux qui ne vont pas bien. Cette attitude égoïste, d’indifférence, a pris aujourd’hui une dimension mondiale, au point que nous pouvons parler d’une mondialisation de l’indifférence. Il s’agit d’un malaise que, comme chrétiens, nous devons affronter.

Quand le peuple de Dieu se convertit à son amour, il trouve les réponses à ces questions que l’histoire lui pose continuellement. Un des défis les plus urgents sur lesquels je veux m’arrêter dans ce message est celui de la mondialisation de l’indifférence.

L’indifférence envers son prochain et envers Dieu est une tentation réelle même pour nous, chrétiens. C’est pour cela que nous avons besoin d’entendre, lors de chaque Carême, le cri des prophètes qui haussent la voix et qui nous réveillent.

Dieu n’est pas indifférent au monde, mais il l’aime jusqu’à donner son Fils pour le salut de tout homme. Dans l’incarnation, dans la vie terrestre, dans la mort et la résurrection du Fils de Dieu, la porte entre Dieu et l’homme, entre ciel et terre, s’ouvre définitivement. Et l’Église est comme la main qui maintient ouverte cette porte grâce à la proclamation de la Parole, à la célébration des sacrements, au témoignage de la foi qui devient efficace dans la charité (cf. Ga 5, 6). Toutefois, le monde tend à s’enfermer sur lui-même et à fermer cette porte par laquelle Dieu entre dans le monde et le monde en lui. Ainsi, la main, qui est l’Église, ne doit jamais être surprise si elle est repoussée, écrasée et blessée.

C’est pourquoi le peuple de Dieu a besoin de renouveau, pour ne pas devenir indifférent et se renfermer sur lui-même. Je voudrais vous proposer trois pistes à méditer pour ce renouveau.

1. « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1Co 12, 26) – L’Église

La charité de Dieu qui rompt ce mortel enfermement sur soi-même qu’est l’indifférence, nous est offerte par l’Église dans son enseignement et, surtout, dans son témoignage. Cependant, on ne peut témoigner que de ce que l’on a éprouvé auparavant. Le chrétien est celui qui permet à Dieu de le revêtir de sa bonté et de sa miséricorde, de le revêtir du Christ, pour devenir comme lui, serviteur de Dieu et des hommes. La liturgie du Jeudi Saint avec le rite du lavement des pieds nous le rappelle bien. Pierre ne voulait pas que Jésus lui lave les pieds, mais il a ensuite compris que Jésus ne veut pas être seulement un exemple de la manière dont nous devons nous laver les pieds les uns les autres. Ce service ne peut être rendu que par celui qui s’est d’abord laissé laver les pieds par le Christ. Seul celui-là a « part » avec lui (Jn 13, 8) et peut ainsi servir l’homme.

Le Carême est un temps propice pour nous laisser servir par le Christ et ainsi devenir comme lui. Cela advient quand nous écoutons la Parole de Dieu et quand nous recevons les sacrements, en particulier l’Eucharistie. Nous devenons en elle ce que nous recevons : le Corps du Christ. Dans ce corps, cette indifférence qui semble prendre si souvent le pouvoir sur nos cœurs, ne trouve pas de place. Puisque celui qui est du Christ appartient à un seul corps et en lui personne n’est indifférent à l’autre. « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie » (1 Co 12, 26).

L’Église est communio sanctorum parce que les saints y participent, mais aussi parce qu’elle est communion de choses saintes : l’amour de Dieu révélé à nous dans le Christ et tous ses dons. Parmi eux, il y a aussi la réponse de tous ceux qui se laissent atteindre par un tel amour. Dans cette communion des saints et dans cette participation aux choses saintes personne n’a rien en propre, mais ce qu’il possède est pour tout le monde. Et puisque nous sommes liés en Dieu, nous pouvons faire quelque chose aussi pour ceux qui sont loin, pour ceux que nous ne pourrions jamais rejoindre par nos propres forces, parce que nous prions Dieu avec eux et pour eux afin que nous nous ouvrions tous à son œuvre de salut.

2. « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9) – Les paroisses et les communautés

Il est nécessaire de traduire tout ce qui est dit par l’Église universelle dans la vie des paroisses et des communautés. Réussit-on dans ces réalités ecclésiales à faire l’expérience d’appartenir à un seul corps ? Un corps qui en même temps reçoit et partage tout ce que Dieu veut donner ? Un corps qui connaît et qui prend soin de ses membres les plus faibles, les plus pauvres et les plus petits ? Ou bien nous réfugions-nous dans un amour universel qui s’engage de loin dans le monde, mais qui oublie le Lazare assis devant sa propre porte fermée ? (cf. Lc 16, 19-31).

Pour recevoir et faire fructifier pleinement ce que Dieu nous donne, il faut dépasser les frontières de l’Église visible dans deux directions.

En premier lieu, en nous unissant à l’Église du ciel dans la prière. Quand l’Église terrestre prie, s’instaure une communion de service réciproque et de bien qui parvient jusqu’en la présence de Dieu. Avec les saints qui ont trouvé leur plénitude en Dieu, nous faisons partie de cette communion dans laquelle l’indifférence est vaincue par l’amour. L’Église du ciel n’est pas triomphante parce qu’elle a tourné le dos aux souffrances du monde et se réjouit toute seule. Au contraire, les saints peuvent déjà contempler et jouir du fait que, avec la mort et la résurrection de Jésus, ils ont vaincu définitivement l’indifférence, la dureté du cœur et la haine. Tant que cette victoire de l’amour ne pénètre pas le monde entier, les saints marchent avec nous qui sommes encore pèlerins. Sainte Thérèse de Lisieux, docteur de l’Église, convaincue que la joie dans le ciel par la victoire de l’amour crucifié n’est pas complète tant qu’un seul homme sur la terre souffre et gémit, écrivait : « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Église et les âmes » (Lettre 254, 14 juillet 1897).

Nous aussi, nous participons aux mérites et à la joie des saints et eux participent à notre lutte et à notre désir de paix et de réconciliation. Leur joie de la victoire du Christ ressuscité nous est un motif de force pour dépasser tant de formes d’indifférence et de dureté du cœur.

D’autre part, chaque communauté chrétienne est appelée à franchir le seuil qui la met en relation avec la société qui l’entoure, avec les pauvres et ceux qui sont loin. L’Église est, par nature, missionnaire, et elle n’est pas repliée sur elle-même, mais envoyée à tous les hommes.

Cette mission est le patient témoignage de celui qui veut porter au Père toute la réalité et chaque homme. La mission est ce que l’amour ne peut pas taire. L’Église suit Jésus Christ sur la route qui la conduit vers tout homme, jusqu’aux confins de la terre (cf. Ac 1,8). Nous pouvons ainsi voir dans notre prochain le frère et la sœur pour lesquels le Christ est mort et ressuscité. Tout ce que nous avons reçu, nous l’avons reçu aussi pour eux. Et pareillement, ce que ces frères possèdent est un don pour l’Église et pour l’humanité entière.

Chers frères et sœurs, je désire tant que les lieux où se manifeste l’Église, en particulier nos paroisses et nos communautés, deviennent des îles de miséricorde au milieu de la mer de l’indifférence !

3. « Tenez ferme » (Jc 5, 8) – Chaque fidèle

Même en tant qu’individu nous avons la tentation de l’indifférence. Nous sommes saturés de nouvelles et d’images bouleversantes qui nous racontent la souffrance humaine et nous sentons en même temps toute notre incapacité à intervenir. Que faire pour ne pas se laisser absorber par cette spirale de peur et d’impuissance ?

Tout d’abord, nous pouvons prier dans la communion de l’Église terrestre et céleste. Ne négligeons pas la force de la prière de tant de personnes ! L’initiative 24 heures pour le Seigneur, qui, j’espère, aura lieu dans toute l’Église, même au niveau diocésain, les 13 et 14 mars, veut montrer cette nécessité de la prière.

Ensuite, nous pouvons aider par des gestes de charité, rejoignant aussi bien ceux qui sont proches que ceux qui sont loin, grâce aux nombreux organismes de charité de l’Église. Le Carême est un temps propice pour montrer cet intérêt envers l’autre par un signe, même petit, mais concret, de notre participation à notre humanité commune.

Enfin, la souffrance de l’autre constitue un appel à la conversion parce que le besoin du frère me rappelle la fragilité de ma vie, ma dépendance envers Dieu et mes frères. Si nous demandons humblement la grâce de Dieu et que nous acceptons les limites de nos possibilités, alors nous aurons confiance dans les possibilités infinies que l’amour de Dieu a en réserve. Et nous pourrons résister à la tentation diabolique qui nous fait croire que nous pouvons nous sauver et sauver le monde tout seuls.

Pour dépasser l’indifférence et nos prétentions de toute-puissance, je voudrais demander à tous de vivre ce temps de Carême comme un parcours de formation du cœur, comme l’a dit Benoît XVI (cf. Deus caritas est, n. 31). Avoir un cœur miséricordieux ne veut pas dire avoir un cœur faible. Celui qui veut être miséricordieux a besoin d’un cœur fort, solide, fermé au tentateur, mais ouvert à Dieu. Un cœur qui se laisse pénétrer par l’Esprit et porter sur les voies de l’amour qui conduisent à nos frères et à nos sœurs. Au fond, un cœur pauvre, qui connaisse en fait ses propres pauvretés et qui se dépense pour l’autre.

Pour cela, chers frères et sœurs, je désire prier avec vous le Christ en ce Carême : « Fac cor nostrum secundum cor tuum » : « Rends notre cœur semblable au tien » (Litanies du Sacré-Cœur de Jésus). Alors nous aurons un cœur fort et miséricordieux, vigilant et généreux, qui ne se laisse pas enfermer en lui-même et qui ne tombe pas dans le vertige de la mondialisation de l’indifférence.

Avec ce souhait, je vous assure de ma prière afin que chaque croyant et chaque communauté ecclésiale parcourt avec fruit le chemin du Carême, et je vous demande de prier pour moi. Que le Seigneur vous bénisse et que la Vierge Marie vous garde.

 

Du Vatican, le 4 octobre 2014

Fête de saint François d’Assise

François

Le Vatican

Crédit photo: L'Osservatore Romano

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